A LA VIE, A L'AMOUR - 3 -
Le lendemain matin, alors que j'espère un p'tit déj' roborotif servi par une soubrette aguichante, au vu de la veille, Didier se pointe avec " seulement " deux croissants, mais son sourire de petit rouquemol malinous me dit que son plan a fonctionné. Je suis en semi-liberté! Une fois de plus!
On circule sans escorte partout, je suis présenté à tout le monde.Ca devient mondain! J'aurais dû prévoir un smoking!
Le local radio est petit, mais bien équipé. Ca rappelle les débuts des radios libres, style " Carbone14" et sa Super-Nana! Il y a une bonne bibliothèque, un atelier de reliure, une salle pour le Journal, une cellule pour la duplicatrice ( 3 couleurs ) de " CONTACT" ( 40 pages mensuelles ) et tous les mois le Directeur fait une conférence où une dizaine de détenus posent des questions au micro, car tout est retransmis dans les cellules par la radio intérieure.
J'apprends ainsi que cette modeste M.A. est prison-pilote, et souvent des groupes de différents Ministères viennent voir comment ça fonctionne.
Du coup, personne au mitard, pas de prétoires ( le tribunal intérieur de la prison ); nonobstant les barreaux, ce serait " presque " convivial!
En 1973, LETITRE et TRICHARD ont tout compris de la façon de rendre humaine une zonzon et de donner des responsabilités à une dizaine d'embastillés motivés.
Je fais ainsi surtout connaissance avec Raymond MILVENT, 45 balais aux prunes, classieux, un escroc de haut-vol, délinquant primaire, anciennement Agent Immobilier très connu sur la place Darcy, et qui a transformé se cellotte en salon où l'on cause... et où on picole drû, son neveu ayant des vignes du côté de Beaunes ( mauvais souvenir!).
Du coup, la journée passe trop vite ( un comble ! ) et je réintègre mon humble logis beurré comme une tartine! Ah! les Côtes de Beaune! bonne cuvée! Rrrr...
Quinze jours s'écoulent ainsi où je circule en doublette avec ce renard de Didier qui me fait découvrir les embellies culinaires des Cuisines où il a toujours "quelque chose " de côté, les reventes Cantine des Sortants qu'on lui propose en priorité, les apéros à toute heure du père MILVENT où, après la fermeture", on joue les prolongations avec les matons de nuit dans la rotonde, sans que le respect mutuel en souffre, ce qui prouve que "Si tous les gars du monde..."Ouais! n'exagérons pas! Suffit que tout un chacun trouve son avantage: " Je te tiens, tu me tiens, par la bibinette!"...
Didier a déjà annoncé que pendant sa perme je ferai l'intérim!
Le dernier soir, on fait même un duo d'enfer au micro! Ca éclate de rire dans toute la zonzon, et pour la première fois j'entends même les rires du Quartier des Femmes! Le queutard que je suis se sent tout émoustillé!
Le lendemain, je rencontre l'aumônier de la prison, le père GARCY, éminence grise à plus d'un titre.Il arrive toujours avec une sacoche bourrée à bloc et repart avec un porte-documents extra-plat!
Très mondain dans Dijon, habitué à un train de vie au-dessus de ses modestes moyens, je découvre vite que le denier du culte fonctionne à plein.Lui aussi a compris que la privation de liberté se suffit à elle-même et que ce n'est pas avec trois Ave et deux Paters qu'on va se réconcilier avec Lui là-haut.
Ah!oui, à Dijon, j'ai découvert encore qu'on pouvait cantiner - dans des limites raisonnables et pour des produits de première nécessité - pour des détenus impécunieux! Pour une fois que le caïdat s'exerce charitablement, faut le mentionner.
L'un des "avantages " du père GARCY, c'est qu'il visite les deux Quartiers, Hommes et Femmes.Anecdotique sans doute.Du moins, je n'y prête pas encore attention...
Et puis Didier part en permission, après m'avoir légué tout ce qu'il a acquis dans sa cellotte mitoyenne du Studio radio.Je sais déjà qu'il ne rentrera pas, mais que nous nous retrouverons, dans un mois, dans un an...J'ai les coordonnées de sa mère, à Trouville!
C'est un ami parfait, même si la Vie l'a torturé, brinqueballé, marqué pire qu'au fer rouge!
Le premier soir, à 19 heures, c'est tremblant d'émotion et de trac que j'annonce: "Bonsoir à Toutes et à Tous, ici Serge au micro d'INTER-BATIMENTS!"
Et pendant deux heures je lis les dédicaces laissées aux parloirs par les familles, accompagnées des disques réclamés que je cale au fur-et-à-mesure sur les deux platines du Studio ( 1m50 x 3m).
Je me prends très vite au jeu, j'ajoute quelques mots de réconfort, quelques traits d'humour, j'ai l'impression de servir à quelque chose, d'être le prolongement du lien qui a uni pendant une trop courte durée ceux de l'Extérieur avec ceux du Dedans, séparés par un hygiaphone saturé de mots d'amour, de réconfort, de détresse aussi...

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